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Biographies et évocations de Pierre Gilbert

Pierre Gilbert en Egypte (Années 50, Louqsor ?) - 1
Pierre Gilbert en Egypte (Années 50, Louqsor ?) - 1

 Portfolio Pierre Gilbert, par sa famille : la famille de Pierre Gilbert le présente par un ensemble d'images commentées, avec le relais d'autres documents, de citations, et de liens vers ses oeuvres.

 

 Pierre Gilbert, Directeur de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth (FERE), par Jean Bingen : Jean Bingen, ami et collègue de Pierre Gilbert à l'ULB,  dirigea avec lui la FERE, de 1958 à 1973. Il lui rend hommage en 1987 dans « Chronique d'Egypte ».

 

 Pierre Gilbert, par Roland Tefnin : Roland Tefnin, qui fut son élève, et son successeur à la chaire d'Histoire de l'art de l'Egypte et  de l'Orient, ancien à l'ULB, signe en 1984 cette note biographique dans un volume consacré aux anciens élèves et professeurs de la section de Philologie classique de l'ULB.

 

 Pierre Gilbert, Conservateur  en chef : ce bilan du mandat de Conservateur en chef de Pierre Gilbert de 1963 à 1969 aux  Musées d'Art et d'Histoire du Cinquantenaire, même s'il n'est pas signé et s'il y est présenté à la troisième personne  révèle, par  certains passages qu'il ne peut être que de sa main.

 

 Présentation de Méditerranée antique et de son auteur, par Claire Préaux : Claire Préaux, qui fut condisciple de Pierre Gilbert pendant leurs études de philologie classique, puis sa collègue à l'ULB, le présenta en ces termes lors de la séance où lui fut remis, en 1967, le prix « Charles Bernard » pour son livre «  Méditerranée antique ».


Biographie par Jean Bingen

Jean Bingen, qui a travaillé avec Pierre Gilbert à la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, a rédigé une émouvante biographie de son collègue et ami, dont il a autorisé la reproduction ici.

 

Pierre Gilbert

 

Directeur de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth

 

Pierre Gilbert, pour qui la seule vraie histoire est celle des cultures (et, pour lui, celles-ci s'affirment d'abord par l'art), écrit dans l'introduction d'un de ses derniers ouvrages, son lumineux et ample «  Méditerranée antique et Humanisme dans l'Art » : « Ce livre commence à l'apparition de l'humanisme dans l'art, lorsque l'homme enfin se fit confiance. L'être humain, étonné de se voir capable d'améliorer son sort, se proposa de son espèce une image plus aimée, dont la régularité de type importa plus que les composantes ... Mais cette confiance ne pouvait être totale ni constante. L,'homme, après avoir découvert l'harmonie en lui et dans le monde, s'avouait que bien des accidents la lui dérobaient ... L'humanisme se donna d'autant plus la mission de dégager de l'accidentel quotidien une cohésion de l'homme et de l'univers ... L'humanisme est né de la Méditerranée ... ».

 


J'aurais dû m'en tenir aux premières phrases et ne pas transcrire ces derniers mots. Car ils sont la part de l'amour, peut-être un peu partisan, que Pierre Gilbert a éprouvé pour ces terres de soleil où, de Florence au Croissant fertile, il a caressé de l'œil et du verbe les œuvres et les paysages, où, de Cluny à l'Egypte, par le Roussillon roman ou la Grèce, par les poètes latins ou la sculpture hittite, il s'est fait une généalogie rayonnante du Beau et de l'Humain.
Je reviendrais plutôt à son idée d'une naissance de l'humanisme dans l'image de l'homme au rythme des oscillations de la confiance et des doutes. On y trouve en filigrane la cohérence, ce trait essentiel de Pierre Gilbert, avec sa certitude que le Beau, le Rien, l'Harmonie, le Juste doivent finir par se rencontrer. On y trouve aussi, comme au fond de l'homme, un besoin de confiance et la peur de la déception. Relisez le texte : cet humanisme, fait de volonté, d'espoir et de crainte, c'est Pierre Gilbert, qui ne sait pas qu'il se transcende.

 


Il est difficile d'isoler dans ce qu'il a réalisé au cours d'une existence aussi riche la part du Directeur de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, quels qu'aient été l'importance  de ce rôle et Ie prix qu'il y attachait. Pierre Gilbert était une personnalité où tout, en profondeur, était d'un tenant et volonté de cohérence. Etre mari ou père, collègue et ami, professeur sensible et éloquent ou chef d'une grande maison, poète et historien d'art, tout cela a participé pour lui d'un seul humanisme. Il l'a vécu dans des modes multiples, qu'il fût doux ou courroucé (avec quelle distinction !), souriant ou découragé, désincarné ou pragmatique.

 


Chez lui, les contrastes ne contredisaient pas, mais confirmaient la cohérence. Cette globalité, Imhotep, architecte, moraliste et médecin, théologien et dieu, la lui avait-il apprise, lorsque Pierre Gilbert lui consacrait sa thèse en 1929 ? Après avoir enseigné le grec et le latin à l'Athénée d'Uccle, Pierre Gilbert s'engagea de front dans une double filière, celle de l'enseignement universitaire et celle des Musées Royaux d'Art et d'Histoire. A l'U.L.B., il sera promu professeur ordinaire en 1951. Sa chaire d'histoire de l'art de l'Egypte et de l'Orient, où il allie la finesse de l'analyse, le goût de la synthèse et sa philosophie humaniste de l'art et du fait culturel, sera l'une des plus écoutée de la Faculté.

 


Aux Musées, après avoir assumé la direction du département égyptien, il sera Conservateur en chef de 1963 1969. En fait, son action au sein de la Fondation Égyptologique était plus ancienne. Pour Jean Capart, qui a découvert très tôt la distinction et la sensibilité du jeune historien d'art, la section égyptienne du Musée et la Fondation Egyptologique formaient un tout organique ou plutôt une famille. Pierre Gilbert a certainement affiné un sens inné de l'architecture et de la statuaire avec Jean Capart, mais il a trouvé dans ces disciplines le témoignage par excellence de la présence active de l'homme dans le paysage, dans la Cité et dans sa survie, quelle qu'elle fût. Le premier de ses livres fut publié par la Fondation Egyptologique : Le classicisme de l'architecture égyptienne (1943) inscrit d'emblée dans le titre la démarche qualitative de l'historien d'art, la recherche, à la fois sensible et raisonnée, de la part que trouve la mesure (avec toutes les acceptions du mot) dans la création. Mais, la même année, la Fondation publie la première édition de La Poésie égyptienne. On ne se lasse pas d'y confronter la délicatesse des textes et l'aisance de l'écrivain, un traducteur qui fait comme  respirer et jouer devant nous (on sent l'homme de théâtre) les héros royaux ou les tendres amants chantés il y a si longtemps.

 


A la mort de Jean Capart en 1947, le Conseil de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth nomma Pierre Gilbert directeur-adjoint auprès de Mademoiselle Werbrouck, puis, secrétaire du Conseil, et, peu après, directeur des Fouilles d'Elkab.

 


Devenu directeur en 1958, Pierre Gilbert associa très étroitement Ie nom de la Fondation  Egyptologique à ses efforts et à ses démarches en faveur du patrimoine archéologique de la Basse-Nubie, condamnée à court terme à être submergée par les eaux du lac Nasser. Il a réussi à assurer une place honorable à sa patrie dans cette concertation internationale prestigieuse, malgré la  minceur des crédits et des moyens à mobiliser en Belgique et la conjecture politique défavorable pour notre pays dans ces régions.
Après le décès de Mlle Werbrouck, Pierre Gilbert souhaita m'associer à la direction de la Fondation où je l'aidais depuis quelque temps pour les problèmes de gestion et d'édition. Bien qu'il fût de plus en plus sollicité par ses charges d'enseignement et surtout par la direction de la section égyptienne, puis des Musées, Pierre Gilbert ne manquait pas de me rejoindre presque  quotidiennement dans ce grand bureau où nous avons vécu en parfaite harmonie. Il me faisait rapidement confiance pour les problèmes de gestion, bien légers au milieu des difficultés pressantes qu'il venait de laisser à la direction du musée. Bien vite, nous parlions de nos travaux à moins que des souvenirs de voyage ou nos réactions à quelque exposition, livre récent ou pièce de théâtre contestée, ou encore quelque péripétie de la vie académique ou politique, ne sollicitent la discussion. Dans beaucoup de domaines, nos sensibilités étaient fort différentes, mais j'ai toujours admiré le sens qu'avait Pierre Gilbert de se réjouir des accords qu'avec beaucoup d'intelligence et d'amitié, il décelait dans nos analyses divergentes des hommes, des œuvres ou de la marche du monde. Mais bientôt. les ukases de l'âge eurent raison de sa présence, presque quotidienne, - ne fût-ce que pour quelques minutes -, au bureau des directeurs, et compromirent. la régularité de ses contributions à la Chronique d'Egypte - il y voyait un témoignage de fidélité (encore que le Bulletin de l'Académie nous fit de plus en plus une amicale concurrence). Vint en 1969 l'obligation d'abandonner la direction des Musées Roayux d'Art et d'Histoire. Peu après, en 1973, Pierre Gilbert décida de renoncer à la direction de la Fondation. Il excipa de tout ce qu'il avait en lui qu'il voulait enfin écrire et des souffrances physiques, hélas trop réelles, qui lui rendaient depuis longtemps de plus en plus pénible le long déplacement d'Uccle au Cinquantenaire.

 


Il voulait surtout, me confia-t-il à cette occasion, maintenir la symbiose traditionnelle de la direction « pharaonique » de la Fondation et de la gestion du département égyptien, et, dans sa lettre de démission, il marqua toute sa confiance à la nouvelle équipe qu'il appelait de ses veux à la tête de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth. Il n'en resta pas moins fidèle à la Fondation. N'avait-il pas vécu intensément avec elle en 1971 la grande exposition sur l'art amarnien qu'il avait préparée au Caire avec passion ?
Il est parti dans le silence, et nous le retrouvons quotidiennement dans l'imprégnation profonde qu'il a laissée dans l'école d'histoire de l'art de l'Université de Bruxelles et dans les sections des Musées  dont il avait préparé et quelquefois entamé le renouvellement.

 

Jean BINGEN

BINGEN J., Chroniques d'Egypte, LXII, Fasc. 123-124, Bruxelles, Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, 1987.

Biographie par Roland Tefnin

LES PROFESSEURS HONORAIRES


Pierre GILBERT

 

Pierre Gilbert, né à Saint-Gilles en 1904, fit ses humanités anciennes à l'Athénée de la commune. Passionné des l'adolescence par l'art et l'antiquité, il suivait assidûment, comme l'atteste une lettre de Jean Capart, les cours du Maître au Musée du Cinquantenaire, où il devait entrer bientôt (1926) en qualité d'assistant au Service éducatif.

 

A l'U.L.B., ses études de philologie classique furent brillamment couronnées en 1929 par le titre de docteur en philosophie et lettres. Admirateur des poètes et des lettrés de l'antiquité classique, il consacra pourtant sa thèse au plus ancien sage de l'Egypte ancienne. Imhotep, il est vrai, ne pouvait que séduire un esprit ouvert à tout humanisme : penseur, moraliste, médecin, théologien et architecte, il apparaît comme un homme de synthèse, aux origines de la théorie solaire de la royauté, créateur génial du symbole de la pyramide, qui allait pour longtemps cristalliser la philosophie de l'Egypte.

 

Cette pensée solaire empreinte d'optimisme séduit Pierre Gilbert qui lui consacre en 1935 une seconde thèse, à l'Université de Liège cette fois, pour le titre de docteur en littérature et histoire orientales. Sujet : L'évolution des  idées sur  le dieu Râ d'après les noms solaires des rois à l'Ancien et au Moyen Empire. Pierre Gilbert, à ce moment, a déjà visité l'Egypte, et il enseigne, depuis 1930, à l'Ecole des Hautes Etudes de Gand, les origines de l'art, l'art égyptien et l'art oriental. Cet appel de l'Egypte ne lui fera pas négliger les lettres classiques, qu'il enseignera, en classe de poésie à l'Athénée d'Uccle, jusqu'en 1940.

 

Commence alors une double carrière d'enseignant universitaire et de conservateur, une carrière qui va couler comme le Nil, dans sa puissante sérénité, et, comme l'Egypte même, domestiquer au feu calme de l'humanisme méditerranéen les fortes séductions de l'Orient. Assistant, depuis 1934, du Professeur Contenau, qui fut le premier titulaire des cours d'art et d'archéologie de l'Orient à l'U.L.B., il se vit confier par celui-ci la responsabilité des cours d'art, d'archéologie, d'histoire et de littérature de l'Egypte ancienne.

 

En 1939, G. Contenau étant retenu en France par la conjoncture internationale, l'U.L.B. confère à Pierre Gilbert le titre de suppléant tandis que les Musées Royaux d'Art et d'Histoire le nomment attaché au département égyptien. Après la guerre, il devient chef de la section de l'Egypte pharaonique à la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth (1944) et chargé de cours à l'U.L.B. (1946) pour l'ensemble des enseignements concernant l'Egypte ancienne, sauf l'histoire, pour laquelle il est toutefois suppléant de Jacques Pirenne.

 

En 1948, P. Gilbert est directeur du séminaire d'archéologie orientale de l'U.L.B. et directeur adjoint de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.). Promu en 1949 Professeur extraordinaire à la Faculté de Philosophie et Lettres de l'U.L.B., et conservateur adjoint aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire, il est chargé de la direction de la Mission archéologique belge en Egypte, tâche qu'il remplira durant trois campagnes de fouilles sur le site d'El-Kab (1949, 1951, 1955).

 

En 1951, l'U.L.B. l'élève à l'ordinariat et crée, en licence d'histoire de l'art, le cours d'Etude approfondie d'art égyptien et oriental,  qui permettra, plus que tout autre, à Pierre Gilbert d'exprimer la finesse de son érudition et l'intensité de sa passion. A l'apogée de sa carrière, il sera directeur de la F.E.R.E. (de 1958 à 1969), Conservateur en chef des Musées Royaux d'Art et d'Histoire (de 1963 à 1969), Membre correspondant de l'Académie (depuis 1964). L'Université lui accordera l'honorariat en 1974.

 

A ces titres multiples correspond une infatigable activité de chercheur, de créateur, d'organisateur. Missions en Nubie pour l'Unesco dans le cadre du sauvetage des temples d'Abou Simbel (1960), mission au Caire pour la préparation de la grande exposition d'art amarnien tenue à Bruxelles en 1971, achèvement de l'aménagement de la nouvelle aile du Musée, notamment du département égyptien..., je ne peux que mentionner ces réalisations majeures, non sans souligner combien l'homme de goût resta, à chaque fois, le compagnon intime du savant.

 

Mais laissons là le curriculum vitae et sa sécheresse. Paraphrasant Lessing dans sa préface au premier livre de Pierre Gilbert, Jean Capart, qui savait de quoi il parlait, fustigeait "ces archéologues pédants qui se servent de leur  cerveau plus que de leur sentiment et collectionnent avec minutie des fragments plutôt que de percevoir l'esprit des choses" (Préface à P. Gilbert, Le classicisme de  l'architecture égyptienne, Bruxelles, 1943, p. 10). Qu'aurait dit Lessing de tant de chercheurs d'aujourd'hui, préoccupés de donner vêture scientifique à des recherches microscopiques et s'interdisant, dans une quête naïve de l'objectivité absolue, ce dialogue du sujet pensant et du monde sans lequel nos sciences cessent d'être humaines! La mesure, chez Pierre Gilbert, n'est pas archéométrique. C'est la mesure de l'esprit et du cœur, celle de Ptahhotep et de Protagoras, de Vauvenargues et de La Rochefoucauld, celle de l'humanisme de la pensée, du classicisme des formes.

 

A travers ses nombreux livres et articles, l'homme se révèle dans sa plénitude. Pour lui, le classicisme n'est pas un moment de l'histoire de l'art ou de la littérature. Il est attitude d'esprit, relation au monde et à l'homme, il est critère d'humanisme, tolérance, équilibre, feux du cœur dominés par la  raison. Le classicisme est valeur morale. Certains titres d'articles le soulignent clairement : La vertu de la convention dans  l'art égyptien  (Apollo, XIV, 1942, pp. 14-17), L'unité de la statue  égyptienne et l'unité de la statue grecque de type athlétique (CdE, XXIX, 1954, pp. 195-209), La valeur de la statuaire égyptienne aux époques grecque et romaine (CdE, XXIX, 1954, pp. 15-28), La justesse de l'architecture sacrée dans l'antiquité égyptienne, grecque et romaine (Synthèses, LXXXXVII, pp. 3-8). Significatif aussi le titre du livre dans lequel Pierre Gilbert synthétisera près d'un demi-siècle de recherche et de réflexion : Méditerranée antique et humanisme dans  l'art (Bruxelles et Liège, 1967), comme en écho, bien amplifié, au Classicisme de l'architecture égyptienne, déjà cité. Entre ces deux repères, et au-delà dans ses récents travaux, un accord parfait entre l'homme et l'œuvre, une étonnante cohérence de pensée et de sentiment, et, toujours, le plaisir d'écrire, de dire, de faire aimer...

 

"On a parfois besoin de l'humanité sans les hommes, l'architecture nous l'offre. Sans doute y a-t-il des monuments qui reflètent notre orgueil et nos complications. Mais il en existe qui sont purs, sans renoncer à nous émouvoir. Ils ont la rigueur d'une loi et la bienveillance d'un cœur éprouvé. Il a fallu la vie humaine pour soustraire au hasard et définir leur ordre, selon des règles qui sont celles de la nature, mais que celle-ci ne révèle que mêlées, en vue éblouissante et mouvante profusion. A travers ce luxe, l'homme a vu le principe ; il a su l'isoler ; il le manifeste dans quelques ouvrages où la matière annonce l'esprit par la mesure. Il y a là une métamorphose comme celles du fruit en vin et des fleurs en miel où tant d'arômes épars sont retravaillés en une saveur unique. Ainsi, de ce monde complexe, l'homme a tiré une géométrie, mais qui retînt de lui sa ferveur. C'est l'architecture classique." (Classicisme,   p. 11). A propos de sculpture : "La convention, loin d'être une marque d'inexpérience, devient un moyen de dépayser l'esprit, d'éluder pour lui les contraintes d'un monde trop relatif, qui n'est pas celui de l'art." (La vertu de la convention..., p. 14). Ou encore, dans l'introduction de Poésie égyptienne (Bruxelles, 1949, p. 14) : "Je crois que la justesse de sens d'une  traduction ne suffit pas quand il s'agit de poésie. Il faut qu'elle reste de la poésie dans toutes les langues où on la fait passer pour qu'elle donne un peu, tant soit peu, l'impression qu'elle donnait autrefois. Une traduction prosaïque d'un poème est une traduction infidèle. Je voudrais que mes traductions soient des poèmes...".

 

Ces quelques citations en disent plus long, me semble-t-il, que de longues analyses, impossibles d'ailleurs à développer ici. Architecture, sculpture, poésie sont au cœur de l'œuvre de Pierre Gilbert, étudiées tantôt dans le cadre seulement égyptien, tantôt dans celui, riche de résonances, de l'ensemble du monde proche-oriental et méditerranéen.

 

En marge des études actuelles qui n'envisagent souvent que des relations à époque tardive, il pose la question, combien plus délicate, des racines anciennes, des traditions et des influences lointaines, dans la littérature et l'art : Homère et l'Egypte (CdE, XIV, 1939, pp. 47-61), Souvenirs de  l'Egypte dans l'Hélène d'Euripide (AC, XVIII, 1949, pp. 79-81), La composition des recueils de poèmes amoureux égyptiens et celle du Cantique des Cantiques (CdE, XXIII, 1948, pp. 22-23), Eléments égyptiens à l'origine des ordres grecs (CdE, XVI, 1941, pp. 52-68), Le fronton arrondi en Egypte et dans l'art gréco-romain (CdE, XVII, 1942, pp. 83-90)-, Caractères et origines du rinceau architectural romain (Hommages à Léon Herrmann, Collection Latomus, 44, 1960, pp. 398-407), De   la mystique amannienne au  sfumato praxitélien (CdE, XXXIII, 1958, pp. 19-23), etc.

 

Souvent violemment expressionniste, l'art mésopotamien touche moins P. Gilbert, mais l'humanisme un peu rude des Hittites le séduit ainsi que L'art abstrait des stèles de Phrygie (Bulletin de  la Classe des Beaux-Arts de l'Académie Royale de Belgique, LVIII, 1972, pp. 22-30) par sa souple rigueur, proche de l'archaïsme grec. Dans toutes ces contributions, que synthétise magistralement Méditerranée antique (ouvrage couronné par le prix Charles Bernard en 1968) , érudition et intuition se mêlent indissolublement, servies par le charme d'une langue riche de sève, de rigueur et d'humour.

 

L'ancien élève, qui a le sentiment ici d'être bien incomplet, se souvient avec émotion du discours du professeur, de sa magie toute simple, de sa beauté limpide et passionnée, à la mesure exacte des œuvres que Pierre Gilbert savait choisir pour nous les faire aimer.

 

Roland TEFNIN.

 

TEFNIN R., Grec et latin en 1938 et 1984 : cinquante années de philologie classique à l'ULB. 1934-1984, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, section de philologie classique, 1984.

Conservateur en chef

"Pierre Gilbert conservateur en chef 1963-1969" in BMRAH, 40e-42e année, Bruxelles, 1968-1970

PIERRE GILBERT CONSERVATEUR EN CHEF (mars 1963 - septembre 1969)

 

Pierre Gilbert,  membre de l'Académie Royale de Belgique, est né à Bruxelles en 1904. Il suivit très jeune les cours pratiques de Jean Capart au musée du Cinquantenaire, et les excursions archéologiques dirigées, à Bruxelles et dans toute la Belgique, par l'archiviste Guillaume Desmarez.



Docteur en philologie classique de l'Université libre de Bruxelles en 1929, docteur en histoire et littératures orientales de l'Université de Liège en 1935, il professa l'histoire de l'art de l'Egypte et de l'Orient anciens, de 1930 à 1935, à l'Ecole des Hautes Etudes de Gand.

 

Il commença, en 1934, après un premier voyage en Egypte, sa carrière d'enseignement à l'Université de Bruxelles, comme assistant de Georges Contenau, titulaire de la chaire d'histoire de l'art et d'archéologie de l'Egypte et de l'Orient anciens, auquel il succéda douze ans après. Il fut chargé du cours de littérature égyptienne à l'Institut de Philologie et d'Histoire Orientales de l'ULB, et y ajouta le cours d'histoire de l'Egypte pharaonique auquel l'avait formé Jacques Pirenne, lorsque celui-ci renonça à l'enseignement.



Professeur à l'Athénée d'Uccle de 1932 à 1939, il y donna les cours principaux d'une classe de poésie. Ces activités diverses concoururent à l'élaboration de son premier livre, «  La poésie égyptienne » (Bruxelles 1943, réédition 1949). En 1939, l'auteur avait été nommé attaché au Musée du Cinquantenaire (développé sous le nom de Musées Royaux d'Art et d'Histoire).



Pour répondre, aussitôt la guerre finie, à l'impatience du public, il réalisa, sous la direction de Mademoiselle Werbrouck, une présentation de la collection égyptienne à améliorer au gré des possibilités. Mais, en 1946, l'incendie de l'aile Ouest du musée vint changer les perspectives. Le projet de construire à cet emplacement une aile à plusieurs niveaux, pour les antiquités des différentes civilisations méditerranéennes, fit différer tout remaniement dans les salles du bâtiment principal où se trouvaient ces collections.



Sous les mandats de conservateur en chef d'Henri Lavachery et du Comte J. de Borchgrave d'Altena, Pierre Gilbert put faire en Egypte et en d'autres pays méditerranéens des voyages qui lui permirent d'étudier bien des monuments sur place et de s'initier à des formules variées de la muséologie. De là plusieurs livres et de nombreux articles.

Devenu en 1947, à la mort de Jean Capart, directeur-adjoint de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, il travailla, aux côtés de Mademoiselle Werbrouck, à maintenir cet organisme, sa revue et ses activités, en particulier les fouilles d'El Kab. Il obtint de l'Egypte, en 1951, un bon partage des antiquités découvertes, dont l'exposition, dans le « grand narthex » des Musées Royaux d'Art et d'Histoire, constitua, en 1952, un hommage à la mémoire de Jean Capart.

 

Succédant, comme Directeur de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, à Mademoiselle Werbrouck, décédée en 1959, il prit d'emblée une part active à la campagne de sauvetage des monuments de Nubie, organisée par l'Unesco pour l'Egypte et le Soudan, où il fut appelé plusieurs fois en consultation. Pour ce mouvement, il obtint de Jean Willems une aide du Fonds National de la Recherche Scientifique qui lui permit d'envoyer en Nubie plusieurs missions belges d'étude égyptologique et de photogrammétrie. Il choisit les œuvres des musées du Caire destinées à l'exposition des « Cinq mille ans d'art égyptien » qui attira, de mars à juin 1960 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, puis en d'autres grandes villes d'Europe, l'attention du public sur l'intérêt de cette opération de sauvetage.



Devenu conservateur aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire, il développa surtout dans un sens artistique la collection égyptienne. Le comte J. de Borchgrave d'Altena, ayant obtenu la reconstruction de l'aile incendiée, avait invité les titulaires des trois domaines intéressés, Mademoiselle Verhoogen pour les antiquités classiques, Pierre Gilbert et Godefroid Goossens pour les collections de l'Egypte et de l'Orient anciens, à entrer en rapport avec les architectes en vue de préparer les agencements intérieurs.



Cette collaboration se poursuivit efficacement sous la direction de Mademoiselle Verhoogen. Les locaux étaient près d'être utilisables lorsque Pierre Gilbert fut, en fin mars 1963, nommé conservateur en chef. Il commença par aménager, pour mettre les conservateurs à portée d'organiser leurs trois étages de salles, les bureaux et bibliothèques correspondants dans l'avant-corps de l'aile nouvelle. Cette installation entraîna celle de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, conçue par Jean Capart comme un foyer d'études destiné à favoriser l'égyptologie en Belgique auprès de la collection. Dans la suite, l'Institut des Hautes Etudes Chinoises, présidé également par Henri Lavachery vint compléter dans cet avant-corps ce groupement de recherches universitaires.



En même temps, le conservateur en chef veillait à développer, à l'autre extrémité du musée, la présentation des œuvres du moyen âge et de la Renaissance en Belgique. Un grand bureau, devenu disponible auprès du « grand narthex » fut aménagé en salle mosane, pour y mettre en valeur des chefs-d'œuvre d'émaillerie, de sculpture sur ivoire, et de statuaire de bois pour la plupart d'époque romane. Cette création permettait de donner au cloître, ou se trouvaient jusque là ces collections, un caractère plus monumental en n'y regroupant que de belles œuvres de pierre, et des vitraux appliqués au sommet des murs, où un appareillage électrique les éclaira par transparence. Dans tous les aménagements qu'il dirigea, Pierre Gilbert voulut profiter le plus possible de la lumière du jour, n'utilisant l'électricité que comme appoint dans les salles sombres, et pour les vitrines mêmes, tout en assurant un éclairage électrique d'ensemble susceptible de remplacer celui du jour, si souvent atténué en Belgique.



Préoccupé d'utiliser essentiellement ses crédits pour l'installation, enfin réalisable, de l'aile de l'antiquité et des salles rendues libres dans le bâtiment principal, le conservateur en chef n'avait pas l'intention de remanier les locaux, déjà très agréables, qui entourent le cloître. Il y fut obligé par l'acquisition (grâce à un important subside exceptionnel obtenu sous le Ministère d'Henri Janne), d'une suite de quatre grandes tapisseries de Bruxelles du premier quart du seizième siècle. Le seul emplacement qui convenait à ces chefs-d'œuvre était la grande galerie Est occupée par un mobilier baroque. Il fallut changer le programme pour les y installer, ce qui eut l'avantage d'augmenter le nombre des salles consacrées aux belles périodes de la fin du moyen âge et de la première Renaissance.



Le moment était venu d'évacuer les antiquités méditerranéennes des salles du bâtiment principal pour les mettre en place dans l'aile reconstruite. Le conservateur en chef décida de commencer par le transfert des antiquités classiques, qui libérèrent l'enfilade des salles d'axe de l'ancien bâtiment et encadrèrent la grande mosaïque d'Apamée à peu près au même niveau. Il tint à convier Mademoiselle Verhoogen, conservateur en chef honoraire, à diriger ces aménagements, dont elle avait établi le projet. Ils se mirent d'accord pour réunir les sculptures dans les salles les plus monumentales. Le Roi inaugura cet ensemble en 1966.

 

Peu après, Pierre Gilbert obtint de remettre au Vatican, qui possède une tenture presque complète d'Urbain VIII, une tapisserie de nos musées qui manquait à cette suite, en échange de sculptures antiques des réserves et jardins pontificaux, qui vinrent combler des lacunes de notre collection. Enfin une exposition de sculptures romaines découvertes à Bordeaux, prêtées par le musée de cette ville, consacra l'importance du renouvellement de ce musée d'antiquités classiques, en même temps qu'elle attirait l'attention sur notre collection de la Belgique antique en cours de rénovation le long de l'avenue des Nerviens.



Dès lors avait commencé, dans le bâtiment principal, l'aménagement des salles qui venaient d'être évacuées. Les porcelaines blanches de Tournai léguées par Madame Louis Solvay trouvèrent place dans la rotonde Louis XVI, les instruments de mesure du temps et de l'espace, la dinanderie et autres métiers artisanaux dans les grandes salles suivantes, autour de la cuve baptismale en laiton du milieu du XIIe siècle provenant de Tirlemont. L'argenterie belge orna les salles jumelles annexées au couloir suivant, et, au centre de la salle ovale qui sert de carrefour aux ailes divergentes du fond du musée, un carrosse Louis XV fit office de pivot, tandis qu'au pourtour des grilles de fer forgé suggéraient des perspectives vers tous les horizons.

 

Enfin la salle ntermédiaire entre ce carrefour et l'aile de l'antiquité fut consacrée aux arts de l'Islam, en relation avec les salles des antiquités orientales aménagées tout à côté, au rez-de-chaussée de l'aile reconstruite. Pierre Gilbert compléta les dispositions de ce rez-de-chaussée par des salles de moulages de sculptures antiques auprès de la maquette de Rome, et par un très vaste local destiné à des réceptions et surtout à des expositions. Le Ministre Wigny inaugura en 1967 ce nouvel ensemble, qui rétablissait la jonction entre les salles centrées sur le cloître, près de l'entrée de l'avenue des Nerviens, et le nouveau musée des antiquités donnant à l'Ouest sur le parc.



La collection égyptienne fut ensuite transférée dans l'aile de l'antiquité, en partie dans les réserves des galeries hautes et en partie à l'étage qui se trouve immédiatement au-dessus de celui des antiquités classiques. La présentation des œuvres appartenant au nouvel empire et aux époques suivantes, jusqu'au christianisme inclus, fut inaugurée en 1969 par le Ministre Parisis. Les salles prévues pour les époques plus anciennes furent laissées libres pour le maniement des blocs du mastaba à remonter au milieu d'elles.

 

La restauration de ces pierres sculptées de reliefs encore en partie colorés, conçue et exécutée en relations étroites avec René Sneyers et le personnel de l'Institut royal du Patrimoine artistique, demandait encore trop de soins pour qu'il eût été prudent de la hâter. Pour ne pas priver le public des œuvres égyptiennes de date antérieure au nouvel empire, un choix en fut exposé dans une salle de l'étage gréco-romain proche de l'escalier qui monte à l'étage de l'Egypte.


Ne pouvant achever les salles égyptiennes, le conservateur en chef avait amorcé des aménagements dans les salles précolombiennes et dans celles de l'Inde ; et le Pavillon Chinois de Laeken fut, quant à l'intérieur, restauré et simplifié; des collections de meubles, tableaux et bibelots léguées à nos musées furent exposées plus au large que précédemment à l'étage. L'inauguration eut lieu également en 1969.



La part du conservateur en chef fut inégale dans ces aménagements, mais, pour tous, il donna des directives et veilla personnellement à ce que les innovations réalisées par des spécialistes des différents domaines gardent une certaine unité de principe et de goût. Il avait une conception, presque platonicienne, du musée instrument d'harmonisation. Il a partout insisté pour que le point de vue chronologique, généralement adopté dans la présentation des collections, soit concilié avec le point de vue de l'art pour la mise en valeur des plus belles œuvres, à exposer sous l'éclairage et dans l'environnement les plus favorables.



Préoccupé de tirer le meilleur parti d'un temps et d'un crédit très limités, le conservateur en chef, tout en sachant les expositions temporaires indispensables pour soutenir l'intérêt du public, préféra celles qui étaient faites d'oeuvres de nos musées, ou de collectionneurs belges, organisées par notre Ministère, ou offertes par des Ambassades de pays désireuses de faire connaître leur art. Celles de l'Inde et du Japon eurent une importance très remarquée.

 

Deux expositions furent liées à l'action de Pierre Gilbert comme vice-président de l'Association des Musées de Belgique. L'une de ces expositions, fut celle des « Traditions rogériennes » qui, pour commémorer le cinquième centenaire de la mort de Roger de la Pasture-Van der Weyden, réunit en 1964 dans notre musée des tapisseries et bois sculptés de Bruxelles inspirés par les tableaux de ce maître. Cet ensemble fit partie, peu après, de l'exposition présentée dans la cathédrale de Tournai.



Une autre de ces manifestations, « Per Firenze », organisée conjointement avec Philippe Roberts-Jones et le Musée des Beaux-Arts où elle eut lieu, rassemblait des tableaux de ce Musée et des œuvres diverses du nôtre, pour intéresser le public à la campagne de restauration des monuments de Florence endommagés par l'inondation de l'Arno.

 


Chaque année, d'autres expositions révélaient les acquisitions récentes. Le conservateur en chef y prenait la parole pour expliquer l'orientation des achats. Il attachait de l'importance à enrichir nos collections d'œuvres, non seulement de haute valeur artistique, mais aussi, autant que possible, de caractère plus ou moins monumental. Aimant l'architecture et ne pouvant guère modifier celle de la plupart de nos locaux, il tenait à rythmer autour de grandes œuvres l'ordre de présentation des autres. Il sut intéresser à des achats exceptionnels le Fonds Commun des Musées et des mécènes au premier rang desquels il faut citer Pierre Solvay.

 

Pierre Gilbert obtint à Londres, d'un comité de conservateurs de musées, licence d'exporter d'Angleterre des panneaux de tapisseries de Bernard van Orley qui vinrent en compléter d'autres appartenant à des musées de Bruxelles, dont le nôtre. Il consacra ses vacances à voyager, d'une part, dans le Roussillon pour y étudier les monuments apparentés à un portail roman de marbre rose des Pyrénées qui, acheté à la suite de ces recherches, se trouve aujourd'hui dans notre cloître, et, une autre fois, en Espagne pour étudier dans le même but, des antiquités ibériques et un marbre du Prado dont une réplique nous était proposée en vente.

 

Lorsque Pierre Gilbert commença son mandat, il y avait longtemps qu'il n'y avait plus eu de nominations. Il dut pourvoir à de nombreuses places vacantes. Il eut, grâce à ses collègues de l'Association des Musées et à ses relations universitaires, des renseignements sur les candidats qui lui permirent de recruter des travailleurs scientifiques capables de faire revivre nombre de disciplines. La plupart étaient des jeunes, à la qualification universitaire desquels s'ajoutait un enthousiasme constructif. D'autres nominations consacrèrent des compétences expérimentées, des services rendus garants d'efficacités.



Le conservateur en chef tint à intégrer dans le Personnel scientifique l'équipe du Service Educatif, rendue plus importante pour le rendement de nos Musées. Il compensa, par des collaborateurs occasionnels ou des chargés de mission, les limitations du cadre régulier. Il encouragea tous ceux qui, dans toutes les catégories du personnel, voulaient approfondir un problème ou préparer une thèse, à y consacrer le temps nécessaire. Il se chargea lui-même de certaines réalisations pour laisser plus de temps à ces travaux ou à des expéditions de fouilles.



Le statut du Personnel scientifique étant lié à celui même des Musées Royaux d'Art et d'Histoire, le conservateur en chef, dès son entrée en fonction, travailla instamment, avec ses collègues de l'Association des Musées, à obtenir, pour les grands musées d'art comme le nôtre, le statut d'établissement scientifique de premier ordre de l'Etat, au même titre que les universités et les musées, les instituts de sciences exactes. Ce statut fut obtenu.



Il impliqua une refonte de la réglementation de nos carrières scientifiques qui, au lieu de se terminer, comme auparavant, par un nombre restreint de places de conservateurs, devint cette carrière plane où les gradations des études, de l'ancienneté et des responsabilités conditionnent l'accession progressive aux plus hautes places. Une telle réforme, préparée depuis plus longtemps pour les établissements de sciences exactes, ne pouvait amener immédiatement pour les nôtres l'entièreté des mêmes avantages, mais le statut acquis par l'établissement ne peut que les entraîner à sa suite.



La création du Ministère de la Culture impliqua un renouvellement des vues concernant les musées, auquel le conservateur en chef eut à faire droit. A côté du public cultivé, assidu au musée, il fallait attirer de plus en plus un public à cultiver. De là la promotion du Service Educatif avec ses initiatives accrues, les expositions fréquentes, la création d'une salle à leur usage, qui évitait, pour faire place à ces manifestations, de perpétuels transports d'œuvres d'art dans les salles déjà occupées.

 

Pierre Gilbert estimait que, pour la jeunesse, une salle de moulages de sculptures du moyen âge et de la Renaissance aurait été très formatrice, et il en avait commencé la réalisation dans la grande salle, proche de l'entrée sur l'avenue des Nerviens, qu'avait occupée la maquette de Rome avant son transfert dans l'aile de l'antiquité. Une partie de ce local aurait pu servir d'atelier créatif. Mais le Ministère de la Culture souhaita aussi intégrer à la vie du Musée des activités théâtrales, et comme cette salle était la seule qui répondît aux conditions voulues, le conservateur en chef, personnellement amateur d'activités littéraires, accepta d'envisager de l'aménager à cet usage. Ces débats, qui donnèrent lieu à des divergences d'opinions, ne furent pas sans compliquer sa tâche à la fin de son mandat.



En fait, il se rendait compte que nos bâtiments n'étaient plus assez grands et que, pour des ateliers créatifs, un musée pour enfants, des salles de réunion, des représentations, il eût fallu disposer du bâtiment attenant aux nôtres qui continue à porter, par survivance, le nom de Palais Mondial. En attendant, et voyant que ses demandes ne pouvaient avoir d'effet immédiat, il anima l'entrée sur l'avenue des Nerviens en consacrant une salle donnant sur le vestibule au Musée de la Photographie et du Cinéma, qui y exposa des photographies d'art et des appareils photographiques d'anciens modèles, périodiquement renouvelés. Et les expositions d'Ars Photographica et de cercles de photographes, surtout du « Dizeau », dans le « petit narthex » du musée, furent de saison en saison suivies avec intérêt.

Le conservateur en chef lutta pour maintenir l'activité, si utile aux jeunes, du magasin d'images d'art, et, dès qu'un relèvement des pensions le lui permit, réduisit le personnel, pour rendre l'organisme plus rentable. Il se préoccupa d'améliorer les conditions de travail des uns et des autres, s'ingéniant à aménager, dans le nouveau et l'ancien bâtiment, des bureaux agréables et salubres.



Il accepta d'autre part de transformer un bureau de conservateur, donnant sur le jardin intérieur du Cinquantenaire, en un lieu d'attente et de repos pour les surveillants. Désespérant d'obtenir la remise en état du bâtiment en forme de mosquée qui, dans le parc du Cinquantenaire, abrite le panorama du Caire d'Emile Wauters, il admit un projet de construction, sous le dôme de cette mosquée fictive, d'une mosquée réelle, destinée aux Musulmans de Bruxelles, autour de laquelle le panorama du Caire serait maintenu en place dans un promenoir circulaire laissé en dehors du terrain religieux.

Devant un programme aussi multiple Pierre Gilbert avait, dès le début de son mandat de direction, décidé de renoncer à tout dérivatif de pure littérature, et il tint parole. Il réduisit son activité de recherches. Il se rendait compte que celle-ci lui était, comme son enseignement à l'Université, reporté en fins de journées, nécessaire dans cette mesure, pour ne pas se laisser préoccuper jusqu'à s'assombrir les vues par les problèmes de musées. Son important ouvrage « Méditerranée antique et humanisme dans l'art» paru en fin 1967, et couronné en 1968 par le prix Charles Bernard, fut, au cours des travaux de l'aile de l'antiquité, continuellement inspiré par le contact avec les œuvres à exposer.

Obligé par ses fonctions à choisir sans cesse entre différentes propositions d'achats, le conservateur en chef étendit son intérêt à tous les arts représentés au Musée. Il conclut avec Lucien Cahen, président de l'Association des Musées de Belgique et directeur de l'Institut Royal des Sciences Africaines de Tervuren, un partage d'objets que le Gouvernement autorisa comme profitable à cet Institut comme à notre Musée. Celui-ci cédait des doubles de la collection d'ethnographie et recevait des sculptures d'ivoire d'artistes belges et un mobilier « 1900» exécutés pour une exposition qui avait eu lieu vers cette date à Tervuren, mais qui ne tenait pas à la mission réelle de cet Institut, tandis qu'ils comblaient une lacune de notre musée.

Ce fut à la fois, pour Pierre Gilbert, une chance et un fardeau de devenir conservateur en chef à un moment où de si considérables changements devenaient nécessaires. Sachant qu'il n'était pas possible, en six ans et demi, de tout mener à bien, il s'attacha tout de suite, puis à chaque étape de cette période, à distinguer, dans les entreprises, celles qui étaient à la fois les plus importantes, les plus urgentes et les plus réalisables, et il s'entoura, pour les accomplir, de collaborations actives.

 

On avait pu croire que cet intellectuel artiste absorbé dans ses pensées ne se ferait pas à une vie de réalités. Mais il est probable que c'est précisément parce qu'il s'absorba dans ses desseins qu'il put réaliser tant de points d'un si vaste programme. Et le côté heureux de sa nature ne laissa guère voir les efforts qu'il eut à fournir. La joie de travailler à une réalisation fut, pour lui, toujours plus grande que celle de l'avoir achevée.

Témoignage de Claire Préaux

A l'occasion de la sortie de l'ouvrage Méditerranée antique : humanisme dans l'art, Bruxelles, Desoer, 1967, Mme Préaux rend hommage à Pierre Gilbert, poète, chercheur infatigable, et humaniste, dans un texte inachevé.

 

Pierre Gilbert

 

Il y a quarante ans que nous nous connaissons.

 

Il faisait ses thèmes comme tout le monde, mais il dessinait des manchettes de dentelle dans les marges de ses cahiers. On de savait pas encore qu'il était poète, mais il donnait à ses traductions un accent qui restituait aux poètes grecs l'ampleur et l'intensité de leur message.

 

Déjà il allait contempler longuement les beaux objets égyptiens, il connaissait les vitrines du musée du Cinquantenaire. L'endroit était vétuste, désert, mais un petit garçon venait y rêver, créait en lui ces paysages que, toute sa vie, il n'a cessé de préciser, d'animer de subtiles nécessités. Jean Capart, qui voulait que son musée fût vivant, remarqua ce visiteur ravi et obstiné et entre l'enfant qui rêvait de l'Egypte et celui qui pouvait lui en ouvrir le mystère, un dialogue affectueux s'établit.

 

Jean Capart a d'emblée fait confiance à Pierre Gilbert et il avait raison. Je sais quel attachement filial à sa chère et vivante mémoire il a accepté les tâches exaltantes mais lourdes de conservateur en chef. Quel bonheur de continuer l'œuvre de celui qui a su vous accueillir et vous guider, qui a su vous révéler à vous-même. Jean Capart serait heureux de prendre en ses mains ce livre, beau comme un fruit doré au soleil.

 

Pierre Gilbert, à la fois phil-class et égyptologue a, voici plus de trente ans déjà, aperçu les subtils cheminements qui avaient réuni les deux mondes qu'il aimait : la Grèce et l'Egypte. Bientôt, il se convainquit que tout passait par l'Asie Antérieure, et que tout débouchait à Rome.

 

D'où les quatre entités entre lesquelles, de millénaire en millénaire ; puis de siècle en siècle, il a tissé le présent ouvrage. Cet ouvrage, il l'a lentement mûri, il en a hasardé puis affermi les thèses en des dizaines d'articles où s'appariaient deux à deux des monuments, des partis architecturaux, des parentés de style, des motifs de décor, des volontés d'organiser l'espace.

 

Au début, c'était un homme jeune et sensible, qui s'interrogeait. Puis vinrent les voyages, les fouilles à El Kab, la responsabilité assumée dans le sauvetage des monuments de Nubie. J'eus la chance d'entendre Pierre Gilbert faire voir à quelques amis qui l'entouraient les morceaux qui subsistent à Athènes de la frise du Parthénon. C'était une communion avec l'artiste, dans la lumière rose d'une fin d'après-midi.

 

Pierre Gilbert, inlassablement, analysait des monuments depuis l'humble modèle de bois peint déposé dans une tombe égyptienne, jusqu'au Panthéon de Rome, du rinceau de Balbeck au rinceau d'un bol mégarien. Chaque objet, chaque œuvre - il en a des milliers qui vivent dans sa mémoire - était scruté, déchiffré puis soudain, par l'acuité et une sensibilité qui sait ce qu'elle cherchait, le message le plus significatif en était capté.

 

Et lentement, tout s'organisa sous la diversité des styles, la similitude des intentions, sous la maladresse des traductions, le passage d'une influence reçue, déformée mais vivante et prête pour un autre relai.

 

Ces relais, de la Syrie, de la Phénicie, des Hittites ou de Chypre ou de la Crète, Pierre Gilbert en a patiemment démontré la vraisemblance. Peu à peu aussi, les coïncidences découvertes, influences assumées se groupent en un faisceau très simple de tendances fondamentales - tour à tour suivies ou rejetées - qui imposent à l'art ses millénaires pulsations.

 

Et dès lors, le livre se construit et c'est ici qu'il faut se féliciter de la rencontre du projet culturel auquel s'est attachée la maison Desoer et du message désormais mûri et fortement étayé de Pierre Gilbert.

 

La fondation de la collection de l'Art Témoin est une date dans l'histoire de l'édition belge au service de la culture. La maison Desoer renoue avec la prestigieuse tradition des Plantins et sa rencontre avec l'humaniste Pierre Gilbert est, au service de notre mutuelle éducation, un bonheur qu'il faut souligner.

 

Un double contrepoint soutien le généreux, l'admirable exposé de ce livre, qui est né du paysage sans cesse interrogé et tant aimé de la Méditerranée.

 

Il y a d'abord ces deux espaces, ces deux principes d'organisation de ce que l'homme crée : le réseau quadrangulaire, paysage de celui qui sollicite patiemment la terre des deltas, la première qui se soit éveillée à l'agriculture, la terre coupée de canaux en Egypte et en Mésopotamie. Les rectangles de ce sol en damier, les damiers de ces jeux de dame, les perpendiculaires des redans des colonnes et des frises, troncs maîtrisés des arbres.

 

Mais le regard de l'homme se porte aussi vers l'horizon et vers le ciel, vers les astres et le foyer rond de son bonheur familial. Et voici l'espace défini par des courbes : les voûtes et les coupoles qui exigent le risque et le calcul ; les rotondes, les exèdres, les formes rondes et jusqu'aux déhanchements sinueux des statues ou à l'emmêlement des bêtes de proie et de leur victime. De l'une à l'autre, au cours des siècles, le monde hésite, le monde choisit et il y a plusieurs beautés possibles.

 

L'autre fil conducteur, c'est la lente émergence de l'homme, la conquête de son statut privilégié à partir d'un art où les formes sont seulement des signes. Le signe peu à peu s'insère dans l'illusion de la vie, mais il y a des retours, des reculs peut-être - vers l'an 1000 avant notre ère, par exemple. Et c'est cette deuxième aventure de l'art qui fournit à Pierre Gilbert l'heureux sous-titre de la Méditerranée antique : « humanisme dans l'art ».

 

La démonstration aurait pu prendre un tour strictement objectif ; on aurait pu discuter sur pièce. Ce n'aurait été là qu'une analyse sans faire revivre, que contraindre sans convaincre.

 

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Dernière mise à jour : 17 avril 2009