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Réflexion historique

« Article 1. L'Université Libre de Bruxelles fonde l'enseignement et la recherche sur le principe du libre examen. Celui-ci postule, en toute matière, le rejet de l'argument d'autorité et l'indépendance de jugement ».

 

Cette définition du libre examen énonce dans sa généralité « le rejet de tout argument d'autorité en matière intellectuelle ... quelle que soit l'autorité qui cherche à imposer ses directives à notre pensée et quel que soit le domaine ou cette autorité cherche à nous imposer ses directives » [1].


Dès lors, nous devons nous interroger sur trois plans distincts mais étroitement liés : pourquoi fut fondée l'Université libre en 1834 ? Comment le concept de libre examen a-t-il évolué, depuis son apparition au XVIe siècle jusqu'à son affirmation à l'ULB en 1855 ? Comment l'ULB a-t-elle évolué d'une attitude intellectuelle basée principalement sur l'anticléricalisme à une conception plus générale du libre examen ?

 

Pourquoi fut fondée l'Université libre en 1834 ?


Après 1830, les trois universités publiques de Belgique sont menacées de disparition. Il n'y a plus de faculté de Philosophie et Lettres à Liège et à Gand, de faculté de droit à Louvain. La moitié des professeurs ont été renvoyés. A Liège, le corps professoral est réduit à quatorze professeurs. Les Catholiques défendent l'idée du caractère supplétif de l'enseignement officiel. L'Etat doit se borner à « suppléer au manque d'action de la liberté [d'enseignement]. » Les craintes des libéraux de voir l'exclusivité de l'enseignement supérieur acquis à une université catholique sont fondées. Il faut, écrit l'évêque de Liège, Mgr Van Bommel à l'archevêque de Malines « faire tomber les universités de l'Etat et envisager la création d'une « bonne université catholique ». Dès l'annonce de la fondation prochaine d'une université catholique, pour les libéraux qui n'étaient pas maîtres de l'Etat, le seul moyen de réagir, c'était d'user eux aussi des ressources de la liberté d'enseignement.


L'Université libre relève deux défis du catholicisme : à la liberté et à la science. Le recteur de Louvain, Mgr de Ram promet solennellement dans son discours inaugural de 1834 que « la nouvelle université croirait et recevrait comme étant de foi catholique tout ce qui vient du Siège apostolique, et répudierait tout ce que le Siège apostolique combat ». Or, le dogme le plus récent que la papauté vient d'affirmer, c'est l'Encyclique Mirari Vos de 1832, dans laquelle le pape Grégoire XVI qualifiait la liberté de conscience de « délire », parlait de la liberté de la presse comme d'une « liberté exécrable » et faisait l'apologie des bûchers dans lesquelles l'Eglise jetait autrefois les livres « suspects et dangereux ». « De cette source infecte de l'indifférentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer à qui que ce soit la liberté de conscience. On prépare la voie à cette pernicieuse erreur par la liberté d'opinion pleine et sans borne, qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile... Là ce rapporte cette liberté funeste et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de l'imprimerie... ».


Les fondateurs de l'ULB ont, pour les plus âgés, le souvenir de la médiocrité et de l'orthodoxie bornée de l'ancienne université de Louvain supprimée en 1797. Le futur premier recteur de l'ULB (en 1841) et ancien étudiant de Louvain, Pierre Van Meenen fermant les portes des halles universitaires en 1797 en qualité de secrétaire de la ville, avait tendu les clefs au maire en lui disant « Voici les clefs du temple de l'ignorance ». Les plus jeunes ont la conviction que la pensée ne peut progresser que si elle est libre de toute entrave. Cet idéal est définit dans le premier Rapport de l'Université en 1838 : « l'idéal de la science complètement indépendante, libre dans son élan, dans ses développements,... en un mot la science pour la science. »


Dans les faits, la création d'une université libre a constitué un rempart qui a protégé les universités de l'Etat. Louvain n'est toutefois pas devenue une université « ultramontaine ». Elle a constitué, dans son ensemble, un foyer de libéralisme catholique et, en dehors du domaine de la philosophie et de l'exégèse, un grand foyer scientifique [2].

 

Comment le concept de libre examen a-t-il évolué, depuis son apparition au XVIe siècle jusqu'à son affirmation à l'ULB en 1855 ?


Le libre examen, conçu en tant que principe religieux, est né en milieu protestant au XVIe siècle ; il a été laïcisé et popularisé par de grands libéraux français dans la première moitié du XIXe siècle. C'est ainsi qu'il a été introduit en Belgique dans les luttes politiques entre libéraux et catholiques et qu'il a été adopté en Belgique comme fondement par la franc-maçonnerie.


La genèse protestante du libre examen.

L'idée centrale de la Réforme est la « souveraineté de la seule et unique parole de Dieu » : L'Ecriture sainte est la « parole procédée de Dieu ». Il n'est pas loisible aux hommes de la diminuer ou de la changer. Au-delà, « toutes choses doivent être examinées, réglées et réformées selon elle » (Calvin). Elle fonde le principe d'examiner toute autorité humaine ou ecclésiastique, en les confrontant avec l'Ecriture ; c'est-à-dire la « voie d'examen », contre la « voie d'autorité » qui oppose protestants et catholiques. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, le protestantisme demeure flou sur la question de la liberté personnelle du croyant dans l'interprétation des Ecritures ! Comment concilier examen individuel et discipline de la foi et des consciences ? René Descartes jette de 1628 à 1637 les bases du « libre examen » comme condition de toute science scientifique » : « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment telle ». Au XVIIIe siècle, la « voie » ou la « liberté d'examen » sont pourtant pratiquement absentes de la littérature des Lumières. Les drapeaux sous lesquels se placent les « philosophes » sont la « liberté de pensée », la « liberté de conscience », la « liberté d'indifférence ». Protestants et catholiques sont renvoyés dos à dos : « L'examen n'est qu'un beau mot même dans les sociétés protestantes, que la pratique dément partout » (Furetière). Les mots « libre examen » demeurent vivant dans l'apologétique, chez les catholiques pour confirmer l'autorité de l'Eglise sur les croyants, chez les protestants, pour élargir « l'esprit d'examen » à une vérification rationnelle des principes de la foi, ce qui se rapproche du rationalisme moderne, mais avec la différence capitale que le « résultat de l'examen sera favorable à la religion ». Après la Révolution française, le XIXe siècle voit les catholiques mettre au premier plan le « principe d'autorité » comme fondement de l'ordre religieux, moral, social et politique (Lamennais). Les fondateurs du protestantisme libéral pose en réaction comme principe de base la « liberté de croyance et d'examen » en s'appuyant sur saint Paul (I Thess., V, 21) : « Eprouvez toutes choses ». « Le protestantisme est, en matière religieuse, l'acte d'indépendance de la raison humaine ».


La laïcisation du libre examen

Le libre examen affirmé par le protestantisme est un principe religieux. Comment s'est-il mué en un principe philosophique ? Guizot (1828) extrait le libre examen du cadre religieux en constatant que depuis le XVIIIe siècle « le caractère du libre examen, c'est l'universalité ; la religion, la politique, la pure philosophie, l'homme et la société, la nature morale et matérielle, tout devient à la fois un sujet d'étude, de doute, de système ; les anciennes sciences sont bouleversées, les sciences nouvelles s'élèvent ». La réaction catholique amène tous les adversaires du principe d'autorité catholique dans le « camp » du libre examen. En Belgique, qui est au milieu du XIXe siècle à l'écoute des idées françaises, le libre examen va être rapporté à ce qui domine la vie politique de notre pays, l'antagonisme entre catholiques et libéraux.


Ainsi le définit Defacqz au deuxième congrès libéral en 1847 : « Le libéralisme n'est pas un dogme imposé d'autorité à une foi aveugle ; son règne ne doit s'établir que par l'examen, la libre discussion et la conviction réfléchie ». Il acquiert dès lors un statut de valeur identitaire : il sert à définir les libéraux et à les opposer aux catholiques.


Le libre examen dans la Franc-Maçonnerie

La discussion du libre examen va se focaliser autour de l'art. 135 des Statuts du Grand Orient de Belgique : « Les loges ne peuvent dans aucun cas s'occuper de matières politiques et religieuses ». Se marque alors une différence entre les défenseurs de la tradition et la pratique de la vie de certaines loges, qui s'écartent de plus en plus de ce principe pour débattre et même s'engager dans l'action politique libérale En 1854, alors que Pierre-Théodore Verhaegen est Grand Maître du GOB, l’article 135 est aboli. Léon peut donc conclure avec Jean Stengers qu’en 1855 : « Le parti libéral et la Franc-Maçonnerie avaient adopté le libre examen. L'Université de Bruxelles, étroitement liée [à cette époque] à la maçonnerie et au libéralisme, a suivi » [3].

 

La question qui perdure est donc de savoir comment l'ULB a-t-elle évolué d'une attitude intellectuelle basée principalement sur l'anticléricalisme à une conception plus générale du libre examen ?


Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'Eglise catholique et les milieux politiques ultramontains qui la suivent en Belgique, accentuent encore leur lutte contre le modernisme. L'Eglise apparaît comme l'ennemie jurée des libertés publiques et des principes constitutionnels. La droite parlementaire ne cesse par contre de proclamer son attachement à la Constitution. Le Syllabus de 1864 condamne « la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté des cultes, la liberté de la presse et [les] autres libertés décrétées ... par les révolutionnaires et constamment réprouvées par l'Eglise.


C'est en s’appuyant sur ces arguments que l'ULB aboutit entre 1855 et 1880 à la conclusion que le libre examen est incompatible avec la foi catholique. Dès le 20 novembre 1859, Théodore Verhaegen formule l'idéal de l'Université : « Le libre examen, ou l'indépendance de la raison humaine. » L'ULB prend la physionomie, qu'elle a conservé jusqu'aux années 1970 : « une université de libre-exaministes qui ne peuvent être des catholiques ».


On notera toutefois que cette définition ne s'applique, et ne s'est jamais appliquée qu'au corps enseignant de l'Université. « A celui-ci, l'Université pose une question, une seule : elle lui demande s'il se sent en communion avec l'esprit du libre examen ... et il est entendu que cette adhésion ... est incompatible avec l'adhésion au catholicisme ». Le cas des autres religions révélées ou d'autres systèmes de pensée dogmatique non-religieux n'a pas été explicitement débattu… » mais « L'Université accueille tous les étudiants, quelles que soient leurs tendances philosophiques. Elle ne fait aucune distinction entre eux ».


La question du catholicisme se pose différemment au XXe siècle. L'Eglise, depuis la publication du Syllabus a prodigieusement évolué. L'Entre-deux-guerres a vu l'émergence de nouveaux ennemis doctrinaires de la liberté de conscience, avec les totalitarismes. Dans d'autres religions révélées, les fractions les plus réactionnaires ont affirmé, avec autant d'arrogance que la papauté du XIXe siècle, leur exigence d'une foi aveugle et leur refus du principe de la liberté d'examen et le respect de la liberté intellectuelle.


Ces éléments ont conduit après 1945 à une nouvelle réflexion sur le libre examen, qui l'a fait évoluer d'une définition négative - le rejet de tout argument d'autorité en matière intellectuelle et l'exigence de l'objectivité absolue - à une formulation positive - un principe d'action qui oppose « le primat de la pensée à celui de la force » et la formule « douter, se décider et convaincre » au credo du totalitarisme nazi-fasciste « croire, obéir, combattre » [4].


A partir des années 1960, l'Université a eu de la peine à dépasser sa conception traditionnelle du libre examen. La signature du pacte scolaire en 1958, l'aggiornamento de l'Eglise au concile de Vatican II faisaient apparaître l'anticléricalisme comme désuet dans une société désormais pluraliste.
Les combats les plus actuels se déroulent sur le terrain éthique. Depuis, l'actualité du libre examen est régulièrement mise en question dans notre Université. Pourquoi maintenir comme élément de distinction un principe général éclos au XIXe siècle, qui est aujourd'hui d'application partout dans les universités des sociétés libres ? Les « archéo-laïques » et les anticléricaux ne sont-ils pas sectaires, divisant inutilement la société pluraliste et menant un combat d'un autre âge ? A cette interrogation, il faut répondre que le cléricalisme ne s'identifie plus aujourd'hui à l'Eglise catholique, mais qu'il s'étend à d'autres religions révélées et à d'autres systèmes de pensée moraux ou politiques.


Dès lors, l’actualité du libre examen repose précisément sur sa formulation positive, en tant que morale de vie et d'idéal d'action. Celle-ci postule la souveraineté de la recherche de la vérité et de la raison humaine. Elle fonde la dimension morale du libre examen qui différencie fondamentalement l'incroyant du croyant. On conclura avec Jean Jaurès  : « Ce qu'il faut sauvegarder avant tout, ce qui est le bien inestimable conquis par l'homme à travers tous les préjugés, toutes les souffrances et tous les combats, c'est cette idée qu'il n'y a pas de vérité sacrée, c'est-à-dire interdite à la pleine investigation de l'homme ; c'est que ce qu'il y a de plus grand dans le monde, c'est la liberté souveraine de l'esprit ; c'est qu'aucune puissance ou intérieure ou extérieure, aucun pouvoir, aucun dogme ne doit limiter le perpétuel effort et la perpétuelle recherche de la race humaine ; ... c'est que toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge ; c'est que, jusque dans les adhésions que nous donnons, notre sens critique doit rester en éveil, et qu'une révolte secrète doit se mêler à toutes nos affirmations et à toutes nos pensées ; c'est que si l'idée même de Dieu prenait une forme palpable, si Dieu lui-même se dressait visible sur les multitudes, le premier devoir de l'homme serait de refuser l'obéissance et de le traiter comme l'égal avec qui l'on discute, mais non comme le maître que l'on subit» [5]. Comme Jean Stengers l'écrivait en 1959, l'Université de Bruxelles doit être l'Université du libre examen et de la liberté intellectuelle. Celle-ci est un impératif politique : le devoir de la société d'offrir à ses membres la liberté de recherche et d'expression. » L'indépendance absolue est une utopie. Le sens de notre combat est qu'elle soit aussi large, aussi grande et aussi permanente que possible : la mesure d'indépendance sans laquelle il n'est pas de science digne de ce nom, ni de démocratie ! Conçu de cette manière, le libre examen ne peut être « qu'un principe de la vie intérieure. Il ne peut être que le refus de l'individu de laisser entamer l'autonomie de sa pensée intime, son refus de laisser, dans l'intime de soi, plier sa propre raison (...) Cela débouche sur l'originalité foncière de son option philosophique : pas soumis au dogme et à la morale révélée » [6].

 

Jean-Pierre Devroey 

 

 

Notes:

[1] C. Perelman, « Libre examen et démocratie», Cahier du Libre Examen, 20e série, n° 1, octobre 1964, p. 25 (conférence donnée par Chaïm Perelman le 16 mars 1945).
[2]  J. Stengers, « L'apparition du libre examen à l'Université de Bruxelles »,  Revue de l'Université de Bruxelles , octobre 1963 - avril 1964, n° 1-2-3, pp. 1-78. J. Bartier, « L'Université libre de Bruxelles au temps de Théodore Verhaegen », Bulletin de l'Union des anciens étudiants de l'Université libre de Bruxelles, 1959-1960, réédité dans ld., Laïcité et franc-maçonnerie, Bruxelles, 1981, pp. 1 »-71
[3]  J. Stengers, « L'apparition du libre examen à l'Université de Bruxelles », Revue de l'Université de Bruxelles, octobre 1963-avril 1964, n° 1-2-3, pp. 1-78.
[4] C. Perelman, « Libre examen et démocratie », Université Libre de Bruxelles. Notes et conférences, n° 1, Bruxelles, 1945, Id. « Le libre examen, hier et aujourd'hui », Revue de l'Université de Bruxelles, octobre-décembre 1949.
[5] J. Jaurès, Discours du 11 février 1895, Journal officiel, 1895, p. 275.
[6]  J. Stengers, « Le libre examen à l'Université de Bruxelles, autrefois et aujourd'hui », Revue de l'Université de Bruxelles, mai-juin 1959, n° 4, pp. 1-37 et Id.  « D'une définition du libre examen », Revue de l'Université de Bruxelles, octobre - décembre 1955, n° 1, pp. 1-30

 

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Dernière mise à jour : 17 novembre 2009