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L'histoire urbaine

Sceau de la ville de Dinant.

Si l'Histoire de Belgique est l'œuvre qui fit connaître Pirenne du grand public belge et des historiens étrangers, non spécialisés dans l'étude du moyen âge, ce sont ses travaux d'histoire urbaine qui créèrent sa réputation parmi les médiévistes et parmi les érudits pratiquant l'histoire économique. Dès les débuts de son activité scientifique, Pirenne se sentit attiré par l'étude des villes. L'influence de son maître Kurth n'y est pas pour grand-chose. Pirenne avait choisi lui-même, on l'a dit plus haut, le sujet du mémoire sur l'Histoire de la constitution de la ville de Dinant au moyen âge qui lui valut sa bourse de voyage et qui parut en 1889. L'enseignement de Schmoller, à Berlin, celui de Giry, à Paris, l'avaient encouragé à persévérer dans cette voie. Pendant des années, il lut les travaux nombreux et importants qu'historiens et juristes allemands consacraient au phénomène historique urbain ; ses comptes rendus publiés dans la Revue Critique au cours des années 1890 et suivantes, faisaient connaître ces travaux aux érudits de langue française et favorisaient l'élaboration de sa propre pensée. Il avait jadis étudié les villes liégeoises ; transplanté en Flandre, il s'était mis avidement à l'étude des villes de l'ancien comté : région urbaine, s'il en fut, au moyen âge. Son enseignement et particulièrement ses cours pratiques favorisaient ses recherches et lui permettaient d'y associer ses élèves.

Aucune des explications historiques du phénomène urbain proposées par des érudits d'autrefois ou d'alors, ne lui paraissait résister au témoignage des faits ; aucune ne lui semblait rendre exactement compte de la renaissance des villes en Europe occidentale aux Xe et XIe siècles, de la formation des bourgeoisies, de la naissance d'institutions propres aux villes et à leurs habitants.

Ayant beaucoup cherché, il crut avoir trouvé et il donna en 1893 et 1895, à la Revue Historique, deux articles sur L'origine des constitutions urbaines au moyen âge. Ils furent complétés en 1898 par une contribution plus brève, intitulée Villes, marchés et marchands au moyen âge, consacrée aux travaux d'un érudit allemand, Siegfried Rietschel, venu indépendamment de lui à des vues analogues aux siennes. Ces mémoires ont fait date, car en dehors de l'examen critique des autres théories, ils contiennent un exposé positif : les vues propres de Pirenne sur le problème historique urbain. On peut les résumer brièvement en disant que pour Pirenne, les villes étaient nées de la renaissance du grand commerce qui se situe en Europe occidentale au Xe et surtout au XIe siècle ; que leur cellule initiale - pour user d'une métaphore - n'était ni un palais ou un château, ni une ancienne ville romaine, ni une abbaye, ni même un marché, mais une agglomération permanente de marchands en un endroit favorable au trafic ; que les autres entités dont il vient d'être question, n'avaient été que des facteurs de fixation ; que les éléments actifs, moteurs, de cette population urbaine avaient été des aventuriers, des « globe-trotters » du négoce à distance ; que lorsque cette agglomération, ce portus, était devenu assez considérable et sa population assez forte, il avait fallu leur accorder des institutions judiciaires et administratives propres ; que la nature de ces institutions et du droit qu'elles appliquaient trouvait son explication dans l'activité économique des populations urbaines ; que les problèmes d'histoire urbaine devaient être étudiés dans des villes véritablement importantes, « dans de grandes  cités mercantiles ».

La place du marché

Dinant, ville liégeoise, d'une part, les villes flamandes de l'autre, avaient vu leur passé scruté attentivement par l'esprit observateur et pénétrant de Pirenne. Elles lui ont, plus que toutes autres, fourni les fondations de ce que l'on a nommé sa « théorie des villes » ; sur ces fondations, il a construit en utilisant les éléments qu'il extrayait de textes relatifs à l'histoire d'autres   villes : principalement   les villes d'Allemagne étudiées par les érudits de ce pays dans leurs monographies ou dans leurs essais de synthèse, et les villes du Nord de la France auxquelles Giry et ses disciples français consacraient leurs travaux. Dans un de ses meilleurs articles, Pirenne a esquissé, à la lumière directe des sources de leur histoire, la naissance et les premiers développements des villes flamandes : Les villes flamandes avant le XIIe siècle (Annales de l'Est et du Nord, 1905). La lecture de ces pages est indispensable à qui veut comprendre ce qu'ont été les vues de Pirenne en fait d'histoire urbaine.

Les traits propres aux institutions urbaines flamandes que Pirenne croyait discerner, et notamment le fait que celles-ci n'auraient jamais connu d'autres juges, ni d'autres administrateurs que leurs échevins, n'ont point été admis par tous. Léon Vanderkindere en fit la critique et Pirenne, tout en maintenant son point de vue, admettait que ces critiques d'un confrère qu'il aimait et respectait avaient été utiles. Elles l'amenèrent à revoir de plus près certaines questions et elles contribuèrent de la sorte à lui faire écrire, sur nos villes à nous, un livre de caractère synthétique : ce furent Les anciennes démocraties des Pays-Bas, parues en 1910 à Paris dans la Bibliothèque de philosophie scientifique du Dr Gustave Le Bon. Une excellente traduction anglaise en fut donnée par J.-V. Saunders, sous le titre Belgian democratie. Its early history, à Manchester en 1915. ?uvre solide et claire, non remplacée, où se vérifie une fois de plus l'observation, déjà faite, que Pirenne, dans l'étude de notre passé, voyait surtout la Flandre et le pays liégeois.

Dans ce livre, l'auteur faisait largement état des ouvrages que ses anciens élèves, devenus des maîtres à leur tour, avaient consacrés à l'histoire urbaine, principalement de nos pays : les livres d'Herman Van der Linden sur Louvain et sur les guildes marchandes, celui de Guillaume Des Marez sur la propriété foncière dans les villes du moyen âge et particulièrement en Flandre, les études critiques sur le passé de Gand par lesquelles Victor Fris préludait à la composition d'une histoire de cette ville ; enfin le livre qu'un érudit français, appelé à devenir un de ses amis les plus fidèles, consacra aux finances de Douai au moyen âge : c'est, en effet, sur les conseils de Pirenne que Georges Espinas avait entrepris cette étude, tête de série de nombreux et importants travaux sur un des principaux centres de la Flandre française. Plus tard, les recherches de Joseph De Smet sur Bruges, d'Antoine De Smet sur les avant-ports brugeois, de Hans van Werveke sur les finances de Gand, d'Henri Nowé sur les communications de cette ville avec la mer et celles entreprises dans la suite par Anne-Marie Feytmans (Mme P. Bonenfant) sur certains aspects de l'histoire de Bruxelles, entretiendront et étendront cet ordre de recherches.

Réédition des "Villes au Moyen-Age" au Presses universitaires de France, 1992.

Marc Bloch disait un jour à l'auteur de ces lignes qu'une des nombreuses raisons qu'il avait d'admirer Pirenne était sa faculté de renouvellement ; illustrant cette pensée par un exemple concret, il montrait le grand historien reprenant bien des années plus tard le thème du livre de 1910, mais en le traitant dans un cadre plus vaste et en se plaçant à des points de vue nouveaux. L'observation est parfaitement juste : c'est en procédant ainsi que Pirenne donna aux professionnels et aux curieux de l'histoire un livre que d'aucuns tiennent légitimement pour son Chef-d'œuvre : Les villes du moyen âge; il parut à Bruxelles en 1927, dans les circonstances qui ont été indiquées plus haut.

Pirenne restait fidèle à sa conception fondamentale de 1893-1895 : le sous-titre Essai d'histoire économique et sociale le révélerait, s'il était nécessaire. Mais l'exposé est plus nuancé que dans les travaux consacrés antérieurement par l'auteur à l'histoire urbaine. Le nouveau livre bénéficiait de l'élargissement d'un horizon historique pourtant déjà bien étendu. A la veille de la première guerre mondiale, à l'occasion d'un voyage qu'il fit en Italie avec les siens au printemps de 1912, Pirenne avait développé la connaissance qu'il avait de l'histoire de ce pays. L'auteur de cette notice se rappelle l'accent qu'en janvier 1914, à Gand, Pirenne mit sur l'importance des villes italiennes, dans une conférence aux étudiants en histoire où il traitait des effets économiques de la première croisade. La connaissance du russe, acquise, on l'a dit, au cours de sa captivité de 1916-1918, lui avait permis de mieux comprendre le rôle respectif des deux courants commerciaux qui expliquaient pour lui la renaissance du grand commerce, générateur des villes : le courant russo-scandinave et le courant italien. D'autre part, il avait, au cours des dernières années qui précédèrent 1914, vu plus nettement que jadis l'apport romain à la formation du haut moyen âge en général. Il avait, au lendemain de la guerre, jugé nécessaire d'étudier dans ses cours pratiques quelques villes médiévales qui n'étaient pas nées ex-nihilo entre le Xe et le XIIe siècle, mais qui prolongeaient à travers les siècles l'existence d'une civitas romaine ; il avait engagé son élève Fernand Vercauteren à creuser le passé des cités  de la Belgique Seconde du IVe au XIe siècle : on connaît le livre important, issu de ces recherches. Pirenne trouvait là, d'ailleurs, une confirmation de ses vues : les cités, comme les castra flamands, brabançons ou liégeois, n'avaient été que des éléments de fixation ; la vraie ville était issue d'un quartier ou d'un faubourg commerçant.

L'histoire de la renaissance du commerce, l'étude des éléments de fixation et celle des agglomérations marchandes, l'analyse du peuplement, l'examen des activités économiques, de la structure sociale et des institutions urbaines, ont dans Les villes du moyen âge pour cadre géographique l'Europe occidentale et sont menés jusqu'à la fin du XIIe siècle. Le sujet est  esquissé :   l'auteur  qualifie  son oeuvre d'essai. Seuls les traits tenus pour véritablement essentiels apparaissent; mais il ne manque rien d'important, tout au moins dans la conception que Pirenne se faisait de la matière.

Edition de 1969 de "Medieval Cities" aux Princeton University Press.

Les villes du moyen âge ont été traduites en tchèque : Strevoveha Mesta, Prague, 1932, avec une préface de B. Mendl. La traduction anglaise de F. D. Halsey, Medieval cities, parue, on le sait, avant le texte français, a été réimprimée en 1956 dans une série bon marché, au format in-16°, à Garden City (New York).

Les vues de Pirenne en matière d'histoire urbaine ont connu un très grand rayonnement. Maurice Prou, si méfiant à l'égard de toutes les théories, n'a trouvé que dans les travaux de son ami une explication aux problèmes posés par l'histoire d'Etampes au XIe et au XIIe siècle, Plus récemment, Gérard Sautel, étudiant les villes de consulat dans le midi de la France, était amené par les travaux de Pirenne à examiner le rôle des facteurs économiques dans la formation des institutions propres aux dites villes et à leur reconnaître une portée décisive, Un ancien élève néerlandais de Pirenne, W. S. Unger, a puisé dans la méthode du maître des éléments permettant de mieux comprendre certains aspects de l'histoire de Middelburg. Un des médiévistes les plus remarquables d'Amérique, Cari Ste-phenson, qui avait fréquenté à Gand le séminaire de Pirenne, a tenté, avec un succès d'ailleurs assez restreint, d'appliquer la « théorie «  de celui-ci aux villes anglaises. Le médiéviste portugais T. de Sousa Soares et Charles Verlinden, qui fut un des derniers élèves formés par Pirenne, ont éclairé l'histoire de certaines villes de la Péninsule ibérique à la lumière de conceptions que l'on pourrait nommer « pirennéennes ». En Allemagne, Fritz Roerig, quand il mettait fortement l'accent sur les facteurs sociaux et économiques, grands marchands   et   grand   commerce   dans le devenir de Lübeck et d'autres villes hanséatiques, se réclamait ouvertement de Pirenne.

On a fait aux conceptions de celui-ci, de son vivant, mais surtout depuis son décès, des objections assez nombreuses. Il en est, croyons-nous, de non fondées. Il en est d'autres qui se justifient : c'est là un phénomène normal et heureux, tout au moins quand les critiques s'accompagnent d'éléments constructifs ; car seule l'apparition de vues nouvelles - et sérieuses - en histoire permet de croire au progrès de cette science. Pirenne s'en fût réjoui. D'ailleurs, une fois réalisées les mises au point et les corrections nécessaires, ses conceptions subsistent en gros, croyons-nous, comme la tentative d'explication la plus recevable du phénomène urbain au moyen âge ; si tant est qu'une explication générale en soit possible.

Les livres, mémoires, articles et comptes rendus d'Henri Pirenne traitant d'histoire urbaine ont été groupés et réimprimés en deux volumes, sous le titre Les villes et les institutions urbaines, Bruxelles et Paris, 1939. La consultation de ces travaux s'en trouve à certains égards facilitée, bien que la publication n'ait pas été faite avec le soin voulu.

La pratique de l'histoire des villes est restée, à l'Université de Gand, un des legs les plus précieux du maître. Plus que tous autres, un ancien élève de Pirenne et son successeur dans la chaire d'histoire de Belgique, Hans van Werveke, poursuit et développe, avec ses propres disciples, cette glorieuse tradition.

Texte de GANSHOF François-Louis : "Pirenne, Henri", in Biographie nationale, Bruxelles, Emile Bruylant, t. 30, 1959, colonnes 691-698. Reproduit avec l'aimable autorisation de  l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique.

 

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Dernière mise à jour : 8 août 2006