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Henri Laurent (1903-1940)

La vie

Né à Liège le 16 novembre 1903, décédé en mer du Nord, dans la nuit du 27 au 28 mai 1940, lors du torpillage de l’Aboukir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeunesse et études

Guillaume Des Marez (1870-1931)

Après avoir étudié dans les écoles liégeoises, Henri Laurent poursuit ses humanités gréco-latines à l’Athénée communal d’Ixelles. Après les avoir écourtées en présentant le jury d’homologation, il a dix-sept ans lorsqu’il s’inscrit à la rentrée 1920 à l’Université libre de Bruxelles, aux cours de la candidature en philosophie préparatoire à l’histoire.

 

 

Quatre ans plus tard, il y obtient avec la plus haute mention le titre de docteur en octobre 1924. Son mentor académique, Guillaume Des Marez (1870-1931), le dirige vers l’histoire médiévale. Sous sa direction, il consacre sa thèse à l’accession de la maison de Bourgogne au duché de Brabant, un sujet qui dessine l’un des domaines de prédilection des recherches futures d’Henri Laurent.

 

 

L’année suivante, il obtient le diplôme d’Etat d’archiviste-paléographe délivré par les Archives générales du Royaume.

 

 

En 1932, il devint élève diplômé de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes pour son mémoire consacré à La loi de Gresham au Moyen Âge.

 

 

En 1935, le titre d’agrégé, avec une thèse intitulée Un grand commerce d’exportation au Moyen Âge : La draperie des Pays-Bas en France et dans les pays méditerranéens, XIIe-XVe siècles achevait sa formation à la recherche.

 

 

 

 

 

 

 

 

L'homme et la carrière académique

Henri Laurent saisi pendant le cours d'Institutions du Moyen Âge. Sur le devant du pupitre, l'inscription à la craie "Heil Tatave" fait allusion à Gustave Charlier qui enseignait l'histoire de la littérature française à tous les étudiants de la Faculté de Philosophie et Lettres

Au sortir de la Première Guerre Mondiale, les fonds récoltés aux Etats-Unis pour porter secours à la population civile belge (CRB-Commission for Relief in Belgium) sous l’impulsion d’Emile Francqui et de Herbert Hoover jetèrent les bases d’une véritable organisation de la recherche, avec la création en 1920 de la Fondation Universitaire à Bruxelles et de la Belgian American Educational Foundation (BAEF) à New York, puis en 1928, à l’initiative visionnaire du roi Albert Ier, du Fonds National pour la Recherche Scientifique. 

Dès 1924, l’Université discerna les qualités scientifiques exceptionnelles du jeune diplômé en lui confiant un poste d’Associé CRB à la Faculté de Philosophie et Lettres (1924-1934). Cette fonction offrait une très grande liberté de recherche que le jeune Henri Laurent mit à profit pour sillonner les archives françaises, allemandes et autrichiennes, et se former à l’étranger, en fréquentant dans la plus pure tradition des médiévistes belges, des maîtres français et germaniques.

Son « grand tour » le conduisit successivement à Paris, où il suivit les cours de Ferdinand Lot, de Charles Simiand et d’Henri Hauser, à l’Ecole des Chartes, au Collège de France et à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, durant les années 1924-1927, puis à Vienne, où l’enseignement d’Alphonse Dopsch éveilla son intérêt pour l’histoire économique du Haut Moyen Âge, et enfin à Harvard, en 1928-1929.


« En dehors des dons proprement intellectuels », écrit François-Louis Ganshof, « Henri Laurent en avait reçu d’autres : une sensibilité raffinée, un goût littéraire et artistique sûr, une remarquable aisance de style – en dépit d’une tendance fâcheuse à l’écriture artiste –, un talent de conversation et une finesse d’esprit qui en faisaient un  causeur éblouissant ».

 

Le portrait dressé par son ami Fernand Vercauteren rend compte de l’impossibilité de dissocier en lui l’homme de l’historien :

« Doué d’une vaste culture, d’un goût très sûr pour la littérature et la musique, d’une intelligence extrêmement vive, (il) a toujours fait montre d’une curiosité sans cesse en éveil à l’égard de toutes les manifestations de la pensée. De tous les dons que la nature lui avait si libéralement accordés, celui qui frappait en premier lieu l’interlocuteur d’Henri Laurent, c’était le charme ; il savait plaire et créer autour de lui, par son talent de conversation, une ambiance de sympathie immédiate (…). D’une extrême sociabilité, il aimait à établir des contacts directs et personnels avec les professeurs, les érudits, les hommes de lettres, les artistes dont il admirait la personnalité et les œuvres. Il entretenait avec tous une vaste correspondance, au tour original et volontiers primesautier » [3].

 

À partir de 1928, Henri Laurent fut associé à l’enseignement de l’histoire à l’ULB, en assurant des cours, comme assistant ou comme suppléant, auprès des professeurs Frans Van Kalken, Guillaume Des Marez et Léon Leclère. Nommé chargé de cours en 1934 et professeur ordinaire en 1937, il dispensait en 1940, à la Faculté de Philosophie et Lettres, les cours de Société et institutions du Moyen Âge et d’Exercices historiques (Moyen Âge) en candidature, d’Institutions du Moyen Âge et de Critique historique appliquée à l’histoire du Moyen Âge en licence. Après le décès de Guillaume Des Marez, il enseigna également l’Histoire économique à l’Ecole des Sciences politiques et sociales à partir de 1931. Il professait la même matière à l’Institut supérieur de Commerce d’Anvers depuis 1933. Henri Laurent était « merveilleusement doué pour l’enseignement et plus d’un trait de sa personnalité contribuait à le prédestiner en quelque sorte à la carrière universitaire. Ses leçons, ses causeries, avaient quelque chose de lumineux, de chaleureux, d’attachant », écrit à son propos le Mémorial du Cercle d’Histoire de l’ULB dans un hommage de 1950. Il fut professeur visiteur à l’Institut des Hautes Etudes Internationales de l’Université de Genève en 1936 et à l’Université de Dijon en 1937. L’Académie royale de Belgique lui a décerné le prix Léon Leclère pour la période quinquennale 1927-1932 en 1933, et l’Institut de France le prix Saintour de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1938. 

 

 

Notes

[1] François-Louis Ganshof, « Henri Laurent, 1903-1940 », in Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 20, 1941, p. 402.

[2] Fernand Vercauteren, « Henri Laurent, 1903-1940) », in Bulletin du Cercle des Alumni, t. 13, 1941, p. 12.

[3] Ibidem, pp. 11-12.

 

Famille et combats politiques

Carte postale du sanatorium universitaire de Leysin, lithographie originale d’Edm. Bille, ca. 1922, © Bibliothèque de l’ETH Zürich

En 1930, Henri Laurent épousa Harriet Moriarty (1893), une jeune universitaire américaine, diplômée de Smith College et de Middlebury, venue en Europe pour y poursuivre des recherches sur le poète belge Emile Verhaeren avec une bourse de la BAEF à l’Université de Bruxelles. Le couple eut deux enfants, Marie-Jeanne et Pierre-Henri qui firent tous deux une brillante carrière académique aux Etats-Unis après la guerre.

Henri Laurent avait été frappé très tôt par la tuberculose qu’il soigna par de fréquents séjours au sanatorium universitaire de Leysin, un microcosme intellectuel où se côtoyaient une quarantaine de jeunes patients issus de dix-huit nationalités. Il y organisa en 1931 avec le suisse Eduard Fueter, une conférence destinée à tracer le « Tableau politique de l’Europe » contemporaine, où prirent notamment la parole le suisse Gonzague de Reynold et le belge Henri De Man. Car le médiéviste Laurent était aussi un intellectuel engagé.

 

 

 

Illustration de l’article d’Henri Laurent, Qui sera dupe dans l'affaire de l'Autriche ?, dans le journal Combat du 5/03/1938

Devant la montée du fascisme et du nazisme, il prit part à la création du bimensuel bruxellois Combat, le 1er juillet 1936, au lendemain de la création du Pays Réel et de la victoire électorale du parti rexiste, le 24 mai 1936, sous la conduite de Léon Degrelle. Membre du bureau politique de ce journal antifasciste créé par Victor Larock comme un « organe d’information et de doctrine, Henri Laurent y côtoie des collègues de l’Université, comme Armand Abel et Emilie Noulet et de nombreux intellectuels antifascistes comme l’avocat et militant socialiste Pierre Vermeylen, l’écrivain Albert Ayguesparse, les journalistes Denis Marion et André Thirifays. Il y donna de nombreux articles sur la situation internationale entre 1936 et 1938. Dans les pages de Combat, ces intellectuels, qui se sont mobilisés contre la menace fasciste en Belgique et pour la défense de l’Espagne républicaine contre les rebelles et leurs soutiens internationaux, se forgent la conviction que la confrontation mondiale avec le totalitarisme au pouvoir à Berlin et à Rome est inévitable. Après la défaite en Espagne, ils y luttent contre la politique d’apaisement de la France et de la Grande-Bretagne, symbolisée par les accords de Munich et la politique de neutralité de la Belgique défendue par le roi Léopold III et ses ministres.

Alors que sa femme et ses enfants avaient gagné les Etats-Unis, Henri Laurent quitta Bruxelles en mai 1940, quelques jours avant la capitulation de l’armée belge. L’activité journalistique qu’il avait déployée au cours des dernières années « le vouait nécessairement à la haine des ennemis de la liberté et de l’équité ». Avec des compagnons de route de l’ULB, qui pouvaient comme lui craindre pour leur liberté, et souhaitaient poursuivre le combat à partir de l’Angleterre (Charles Beckenhaupt et son épouse, Werner Kamps et l’étudiant d’origine arménienne Yervant Vartanian), il embarqua avec une foule d’autres réfugiés civils et de combattants isolés par la retraite des alliés, sur le transport belge Aboukir le 27 mai 1940. Durant la nuit, tous perdirent la vie après que le bateau eût été torpillé au large d’Ostende, et que les naufragés eussent été pris sous les mitrailleuses d’une vedette lance-torpilles ennemie.     

 

 

Plaque commémorative apposée par l'Université en souvenir des membres du corps professoral disparus dans le torpillage de l'Aboukir. Patio de la Faculté de Philosophie et Lettres

L"oeuvre scientifique

L’histoire politique des Pays-Bas au XIVe siècle constitue un premier volet important des travaux d’Henri Laurent, dans le prolongement de son premier travail historique (1925) consacré au rôle essentiel joué par le Brabant dans la formation des anciens Pays-Bas sous l’action unificatrice des ducs de Bourgogne. Ces recherches furent couronnées en 1940 par la parution d’un ouvrage achevé quelques jours seulement avant sa disparition, L’accession de la Maison de Bourgogne aux duchés de Brabant et de Limbourg (Bruxelles, 1940), écrit avec son contemporain et ami, Fritz Quicke, professeur à l’Université de Gand, qui avait fait sa thèse sur le même sujet en 1922. Ce travail de synthèse historique avait été préparé par plusieurs articles et publications de textes, dont certains parurent sous la signature des deux médiévistes qui s’étaient liés d’amitié en 1925. C’est dans ce contexte qu’Henri Laurent fut amené à s’intéresser à l’histoire monétaire du XIVe siècle, en publiant La loi de Gresham au Moyen Âge. Essai sur la circulation monétaire entre la Flandre et le Brabant à la fin du XIVe siècle (Bruxelles, 1933) qui était le fruit du mémoire déposé quelques mois plus tôt pour l’obtention du titre d’Elève diplômé de la Section d’Histoire et de Philologie de l’Ecole Pratique des Hautes-Etudes, sous la direction de Ferdinand Lot et de l’influence de l’économiste François Simiand. Ce livre et les autres études qu’il consacra à l’histoire et aux doctrines monétaires à la fin du Moyen Âge ont marqué un tournant historiographique important en arrimant solidement la numismatique parmi les sciences auxiliaires de l’histoire.

 

L’industrie drapière et l’intense activité d’échanges internationaux qu’elle suscita au Moyen Âge était l’un des terrains d’enquête privilégiés de l’histoire économique durant l’entre-deux-guerres et l’immédiate après-guerre, avec des personnalités comme Henri Pirenne, Henri Laurent, Jean de Sturler, Renée Doehard, etc. en Belgique. Il y consacra une série d’articles et le volume qui lui valut le titre d’agrégé de l’enseignement supérieur en 1935, Un grand commerce d’exportation au moyen âge. La draperie des Pays-Bas en France et dans les pays méditerranéens, XIIe-XVe siècles (Paris, 1935). La rencontre de Ferdinand Lot et d’Alfons Dopsch, et le rayonnement de la pensée scientifique d’Henri Pirenne, explique l’intérêt tout particulier qu’Henri Laurent a porté aux grandes questions de l’histoire économique et sociale du haut Moyen Âge en Occident, en examinant les idées de son maître Guillaume Des Marez sur le peuplement de nos régions à l’époque franque (Le problème de la colonisation franque et les origines du régime agraire dans la Basse-Belgique d’après un livre récent, 1927), celle d’Henri Pirenne à propos de la transition entre l’Antiquité et le Moyen Âge (Les travaux de M. Henri Pirenne sur la fin du monde antique et les débuts du moyen âge, 1932), et de Félix Rousseau (Le destin d’une voie fluviale au moyen âge. La Meuse et le Pays mosan avant le XIIIe siècle d’après le livre récent de M. Rousseau, 1932). Son article de la Revue historique (Aspects de la vie économique dans la Gaule franque. Marchands du Palais et marchands d’abbayes, 1938) préfigure le courant de recherche de la fin du siècle, qui a mis en lumière la part des acteurs domaniaux dans l’animation des échanges à l’époque carolingienne.

Une vie intense

Une du journal Combat du 24 octobre 1936. Le comité politique comprend Armand Abel, Henri Laurent et Emilie Noulet, tous trois professeurs à l'ULB, ainsi que Denis Marion, Henri Norden et Pierre (Piet) Vermeylen

Avec Fernand Vercauteren, un autre ami rencontré dans le cercle des boursiers du CRB et de la BAEF, Jules Lespès, professeur de droit social à l’Université libre de Bruxelles a trouvé les mots simples et justes pour évoquer la silhouette mince, et racée d’Henri Laurent. 

« Mais de quelle vie intense il vit toujours dans le cœur et dans l’esprit de ceux qui l’ont connu ! Mince, élégant et racé, nous le voyons s’avancer vers nous de son pas ralenti par l’asthme qui l’épuisait, la main tendue, un beau sourire, spirituel et indulgent sur les lèvres. Ce savant médiéviste (…) était l’homme le plus dans la vie que nous connaissions (…). Parfois la maladie le forçait à disparaître de longues semaines. Nous savions qu’il n’en continuait pas moins à travailler et que sa fécondité scientifique n’était guère ralentie. Mais comme nous aspirions à le revoir. Dès son retour, le bruit en courait par les couloirs de l’Université : Laurent est revenu (…). Nous ne savions ce qu’il convenait d’admirer le plus en lui : son tranquille courage qui  s’affirmait depuis longtemps déjà, l’égalité de son humeur ou sa bonté que ses souffrances semblaient accroître encore » [4] .

 

 

Notes

 

[4] Jules Lespès, « Henri Laurent, 1903-1940) », in Bulletin du Cercle des Alumni, t. 13, 1941, p. 14-15.

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour : 3 avril 2012